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AVRIL – ARTISTES EN RÉSIDENCE : Alima Togola et Michel Beretti

Alima Togola et Michel Beretti

Mali

En résidence « à distance » en avril 2022

 

En 1964, la Zambie qui célèbre son indépendance lance un étonnant programme spatial : la jeune Matha Mwamba sera la première « Afronaute » envoyée sur Mars. À partir de cette histoire vraie, la comédienne Alima Togola et l’auteur Michel Beretti écrivent à distance le texte de leur nouveau spectacle.

 

Cette résidence s’inscrit dans le cadre du programme Odyssée pour la résidence d’artistes étrangers dans les Centres culturels de rencontre français (Association des Centres culturels de rencontre – Ministère de la Culture).

En partenariat avec le Théâtre du Grabuge, le Nouveau théâtre du 8e, le Centre culturel international John Smith (Bénin), le Théâtre de Privas et l’Institut français du Mali.

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Note d’intention d’Alima Togola et Michel Beretti

 

Le « programme spatial zambien » d’Edward Mukuka Nkoloso

 

  1. La Zambie, ex-colonie britannique de Rhodésie du Nord, célèbre son indépendance. Un enseignant de collège, Edward Mukuka Nkoloso, qui a fondé de sa propre initiative « L’Académie nationale des sciences, de la recherche spatiale et de la philosophie » dont il s’est institué le directeur général, lance un ambitieux programme spatial. En pleine Guerre Froide, l’URSS vient d’envoyer le premier homme dans l’espace ; les États-Unis ont riposté en promettant qu’un Américain mettrait bientôt le pied sur la Lune, et voilà que Nkoloso défie les deux grandes puissances : « Nous vous battrons dans la course à la Lune ! », dans un pays qui compte quatre médecins et aucun ingénieur.

 

Les célébrations mettent sous les feux de l’actualité le programme spatial de Nkoloso, que les grands et petits médias du monde anglophone viennent interviewer : Time Magazine, ITN, Associated Press, San Francisco Chronicle… Devant les journalistes abasourdis, incrédules ou hilares, Nkoloso présente ses apprentis astronautes à l’entraînement : dix jeunes hommes et une jeune fille se livrent à des exercices physiques saugrenus, marchent sur les mains, « la seule manière pour les humains de marcher sur la Lune » (aurait dit Nkoloso selon Time Magazine !), dévalent une pente dans un vieux baril de fuel, se balancent à une corde que l’on coupe au plus haut de sa trajectoire pour faire ressentir un bref instant l’apesanteur ! La fusée elle-même est un improbable assemblage de cuivre et d’aluminium. Ne se contentant plus de la Lune qu’ambitionnent d’atteindre les deux grandes puissances spatiales d’alors, Nkoloso proclame : « Nous allons sur Mars ! avec une spacegirl, deux chats et un missionnaire ». Rapidement, les problèmes s’accumulent : les demandes de fonds envoyées aux États-Unis, à l’URSS, à Israël, aux Pays arabes, à l’UNESCO restent sans réponse. Le programme spatial s’effiloche : les apprentis astronautes s’éparpillent, les fusées sont « sabotées par des forces hostiles », la spacegirl tombe enceinte et retourne dans son village.

 

Sont-ils sérieux ? farceurs ? cinglés ? idiots ? se demandent les journalistes. Un autre conclut son reportage télévisé par un commentaire méprisant aux relents racistes. À travers le prisme d’une vision occidentale « moderne », Nkoloso et ses astronautes font irrésistiblement songer aux Noirs de Tintin au Congo : incapables d’assimiler la technologie et les connaissances les plus élémentaires, immatures, insouciants, velléitaires…

Si on lit attentivement ses interviews et si on décrypte ses déclarations fracassantes, on y perçoit vite un double sens. Quand il parle de colonisation de l’espace, le choix du mot n’est pas gratuit. Avec son équipe, explique-t-il, il a longuement examiné Mars avec son télescope : des peuplades primitives y vivent, mais le missionnaire qui y sera envoyé avec la spacegirl pour y apporter les bienfaits de la civilisation humaine ne contraindra pas les indigènes à se convertir au christianisme !

Quand Nkoloso dit qu’il plantera le premier le drapeau zambien sur la Lune, il joue sur le double sens du mot anglais « race » : la course à l’espace (race to the Moon) est aussi une question de race. Nkoloso a créé le mot « Afronaute » : l’Afrique le peut aussi ; c’est le défi lancé à l’URSS et aux États-Unis, qui prend tout son sens en pleine Guerre froide, alors que la Zambie indépendante rejoint le camp des pays non-alignés. Nkoloso ne se contente pas de contraindre ses apprentis astronautes à un entraînement saugrenu, il leur inculque aussi des notions d’astronomie, quand les Zambiens juste sortis de la colonisation sont dans leur immense majorité analphabètes. Quand il sera candidat à la mairie de Lusaka, il voudra faire de la ville « la capitale de la science et de l’architecture ».

En demandant des millions de dollars au nom de son programme spatial, il met en regard la pauvreté des pays africains et les sommes colossales englouties par les deux grandes puissances occidentales dans leur course (race) à l’espace.

Le programme spatial zambien de Nkoloso est une critique féroce des politiques coloniales. En parlant de la colonisation de l’espace par la Zambie, de sa supériorité technologique sur l’URSS et les États-Unis, en « jouant au nègre » avec son casque militaire et ses capes chamarrées, il tend un miroir aux anciens colonisateurs, rendant dérisoires l’autorité de la science, la supériorité technique et l’ambition politique dont ils se prévalent.

Surtout, profitant de l’afflux des médias à la célébration de l’indépendance de la Zambie, Nkoloso a ouvert les portes du rêve. Celui dont on se moquait s’est en fait moqué des rieurs ; il a fait rêver les Africains et s’est moqué des Occidentaux qui n’y ont vu que du feu.

 

En 1964, le choix de Nkoloso d’envoyer une femme sur Mars sonnait comme un double défi : l’année précédente, la Soviétique Valentina Terechkova avait été la première à quitter l’atmosphère terrestre ; la NASA en avait abandonné l’idée depuis 1961 ; John Glenn ayant déclaré qu’une femme astronaute ne correspondait pas aux normes de la société américaine, il faudra attendre 1983 pour que l’Américaine Sally Ride fasse un vol spatial.

Et voilà qu’en 1964, Nkoloso voulait envoyer une Zambienne sur Mars, plus loin que la Lune que devait atteindre le jeune « Afronaute » Godfrey ! Dans une société où la condition féminine se résume à se marier, être mère et rester au service de son mari et de sa belle-famille, ce choix représentait une incroyable transgression par rapport à la tradition.

 

 

 

Alima Togola :

 

« Nous avons centré le spectacle sur le personnage de Matha Mwamba, la « spacegirl ». De cet unique personnage féminin du programme spatial de Nkoloso, on ne sait presque rien, sinon qu’elle vient d’un village où elle sera ramenée par ses parents une fois sa grossesse avérée. »

 

« Les interviews de Nkoloso rendent Matha Mwamba célèbre : on parle de la spacegirl dans les journaux du monde, mais elle-même ne parle pas, sinon pour dire timidement son appréhension avant le voyage vers Mars. J’ai d’abord voulu lui donner des mots, ces mots qui manquent dans la presse. A part quelques images fugitives, on n’apprendra pas grand-chose de plus : on ne sait pas comment elle est entrée dans l’aventure ; on perd sa trace quand elle est ramenée au village. Et Matha Mwamba, âgée de 16 ans en 1964, est décédée. On ne sait pas quand. Elle aurait eu 74 ans aujourd’hui, mais on meurt souvent tôt chez nous. »

 

« Je pouvais quand même imaginer : Matha Mwamba est celle qui échappe, durant quelques mois, à son destin tracé d’avance d’épouse et de mère africaine, celle qui rêve et continue de faire rêver. Nkoloso l’a entraînée dans son rêve. Savait-elle que les fûts arrimés ensemble de la « fusée » ne voleraient jamais ? Faisait-elle semblant d’y croire ? Et quand elle est retournée à l’anonymat, avec la honte de donner naissance à un enfant sans être mariée, comment était-elle considérée par les autres femmes ? Au village, avait-elle conservé quelque chose de sa célébrité passée ? Comment a-t-elle pu reprendre le cours de la vie quotidienne ? Avec les « Afronautes », elle avait acquis des connaissances élémentaires en astronomie, en physique : était-ce la même Matha qu’avant son aventure ? »

 

« Je voulais porter le rêve, le poids de la soudaine célébrité de Matha Mwamba et le choc de son retour à sa condition première de jeune femme africaine, mère trop tôt et sans mari. Faire le récit de ses mois d’entraînement avec les chats, de la manifestation de la sexualité – probablement contrainte dans ce microcosme masculin –, rejouer les interviews ahurissantes de son mentor pour en montrer toute l’ironie, évoquer sa vie au village après son retour, à présent différente de celle qu’elle fut quand elle en partit… »

 

« L’immensité du continent africain oblige les spectacles en tournée (notamment grâce aux Instituts français pour ce qui me concerne) à voyager le plus légèrement possible. D’ailleurs, comme Nkoloso, nous n’avons guère d’argent. (Rire) Le seul décor du spectacle consistera en trois barils de fuel empilés, un vieux pneu de camion et un bout de tuyau (le télescope qui permet d’observer Mars), c’est-à-dire des rebuts. Nous demanderons ces éléments de décor là où nous jouerons : ils sont faciles à trouver. Au fond de la scène, un écran ou une surface de projection permettra de projeter des images d’archives. »

 

« Impesanteur et chute, légèreté et gravité qui attache à la terre : je voudrais aussi qu’une partition chorégraphique incarne le rêve aérien de Matha Mwamba, à partir des bizarres exercices d’entraînement auxquels Nkoloso soumettait ses cadets de l’espace. »

 

« Le titre du spectacle : Et la Lune sera noire n’est pas là pour signifier que des Africains voulaient poser le pied les premiers sur la Lune, ou sur Mars avec Matha. Matha est une femme africaine, et toute Africaine est une maman, pas seulement la maman de ses propres enfants. Elle sait que l’Homme est né sur ce continent avant d’essaimer sur toute la planète. Elle se sent maman de toute l’humanité. Dans sa (fausse) naïveté et son empathie, elle se demande comment persuader les autres femmes de son village d’aller nettoyer là-haut le chaos que menacent de laisser ceux qui veulent coloniser et piller les cieux et de s’interposer pour les empêcher d’entrer en conflit : pour elle, pour moi, l’Africaine, la Lune, Mars, les planètes, les étoiles, l’Espace appartiennent à l’humanité. »