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Rencontre Arcadienne

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2 - 4 octobre 2009

Chne_Arcadien

Plantation symbolique d'un chêne arcadien
La rencontre arcadienne fut un moment festif et plein de sens.
Nos partenaires Grecs, Chypriotes, Allemands, les universitaires présents, les élus, les participants, chacun a apprécié l'accueil de Goutelas et le charme du Forez.
La vision  arcadienne du territoire est devenue plus évidente.


Paysage_arcadien
Paysage Forezien


 

Extraits des interventions et communications

 

 

Propos liminaires

 

Marc Delacroix
Président du Centre Culturel de Goutelas

« Il est des mots qui semblent défier le temps. «Arcadie » est l’un d’eux ».

Ainsi débute le livre de Françoise Duvignaud « TERRE MYTHIQUE TERRE FANTASMEE, L’ARCADIE ». Celle-ci dit encore : «le choix arcadien, à la jonction du politique et de l’esthétique, semble répondre à un besoin constant, durant les périodes de crise sociale, de remise en question du pouvoir… elle ajoute que l’Arcadie semble être une réponse déguisée à l’urgence de transformer le réel…(Mais) l’Arcadie ne prétend pas être une terre expérimentale de renouveau social, on y cherche le bonheur que l’on y amène et que sa configuration géographique permet de réaliser…C’est un « ailleurs » où le bonheur est possible. Aucune faute originelle n’en a chassé l’homme ou la femme : il ne s’agit pas d’un monde qui aurait été si…mais d’un monde qui est, quelque part...où le péché n’existe pas. » Ce « quelque part » Honoré d’Urfé l’a mis en scène délibérément dans le Forez à travers L’Astrée.

Deux mythes universels, l’Astrée, l’Arcadie, réunis en Forez, voilà donc une toile de fond exceptionnelle, un socle sur lequel il est possible de construire des projets de développement structurants pour ce Pays du Forez, parce que porteurs d’identité et de sens, et parce qu’offrant un potentiel de développement économique transversal intelligent.

...

Des projets sont nés : une première étape pour un projet européen associant, en 2006-2007, la commune de Tégée, la Fondation Classique de Weimar  (Stifftung Weimarer Klassic)et notre Communauté de Communes du Pays d’Astrée. D’autres projets prennent corps : « Les Chemins de L’Astrée » doivent maintenant  acquérir leur vraie dimension et contribuer à la création d’un réseau de Chemins arcadiens européens, en lien avec d’autres Chemins littéraires. Un réseau d’échanges culturels, économiques, labellisé arcadien pourrait voir le jour.


... Pour aujourd'hui, à la faveur de ces rencontres internationales arcadiennes, nous voulons d'abord honorer et remercier vivement nos amis grecs de "l'Arcadia International Network" qui nous ont aimablement invité à participer, en août 2008, à la création de leur réseau International Arcadien et nous ont demandé d'en être membre fondateur.

En organisant ces rencontres arcadiennes, nous avons aussi l’ambition d’affirmer ici la solidité du socle culturel historique qui fait du Forez une terre singulière, beaucoup plus connue  que ne le pensent les Foréziens, dans le monde entier.

Pour cela nous avons souhaité les éclairages de personnalités universitaires éminentes : Monsieur Pedro Olalla (Université d'Athènes), Madame Françoise Lavocat (Université Paris VII), Madame Delphine Denis (Université Paris IV - Sorbonne), Madame Carolin Fischer (Université de Berlin). Je veux les remercier, infiniment, d'avoir accepté notre invitation et de nous parler de l'univers arcadien, de telle façon que tout Forézien désormais tirera grande fierté d'en être !

...

Mesdames, Messieurs, soyez remerciés pour votre présence qui nous honore. Soyez toutes et tous les bienvenus dans cette maison, à Goutelas, en terre d'Astrée, dans ce Forez que nos amis grecs eux-mêmes ont déjà qualifié, et nous en sommes fiers, d'Arcadie Française.


Marc Delacroix a été Président du Centre Culturel de Goutelas de 1999 à 2012

De l'importance du paysage pour un territoire arcadien

Le paysage atout culturel et touristique majeur

 

Intervention de Marie-Claude Mioche (extraits)


 

Se préoccuper aujourd'hui, du paysage, au pays de L’Astrée, ce n’est pas vouloir idéaliser le Forez, c’est affirmer, en toute connaissance – et les visiteurs et touristes nous le rappellent - qu’il y a là un atout et un enjeu de qualité de vie, une nécessaire alliance à maintenir entre l’homme et la nature, composante essentielle de l’idéal arcadien. Le Forez d’aujourd’hui est-il une Arcadie ? A-t-il vocation à le rester ou à le devenir ?


Regarder le Forez, c’est constater combien le paysage associe étroitement nature et culture, et se persuader que le lien entre ces deux concepts, souvent opposés, c’est l’homme. Regarder le Forez, c’est regarder une entité humaine : on y voit quelques espaces préservés, des espaces cultivés qui ont acquis une complémentarité harmonieuse ancienne, grâce à une gestion raisonnée, voire raisonnable des activités : les cultures, l’habitat, y sont cohérents avec la géologie, la géomorphologie et le climat. Pour toutes ces raisons, les paysages du Forez (le pluriel s’impose en raison de la diversité du territoire) dessinent un art de vivre que l’on peut qualifier d’arcadien. Le patrimoine architectural témoigne, lui aussi, de l’utilisation pertinente des données géographiques pour des besoins défensifs, religieux, culturels : autre alliance de l’homme avec la nature.

Ces images d’une histoire ancienne sont encore un peu notre présent. Mais nous voyons aussi que l’évolution actuelle des activités de production et de l’habitat rend plus prégnante, plus désordonnée, et paradoxalement plus précaire la présence humaine...

Ainsi se pose à nous, Foréziens, cette question : Comment valoriser au mieux le territoire du Forez, lieu de concentration majeur de culture et de civilisation ? Comment préserver, sur les bords du Lignon, une terre arcadienne, astréenne, belle et agréable pour ses habitants, accueillante aux touristes-visiteurs ?


Marie- Claude Mioche, agrégée de lettres classiques, présidente du Centre culturel de Goutelas depuis 2012

 

 

 

 

Le cas de L'Astrée au sein de la littérature Pastorale

Communication de Delphine Denis

 

 

 

Cette réflexion qui s’inscrit dans la chronologie de l’existence littéraire du mythe arcadien prendra appui sur le texte même de L’Astrée, dont les belles pages méritent d’être relues de près.Il s’agit de comprendre ce que fait Urfé du modèle arcadien dont, comme on l’a vu, la plasticité et la complexité natives permettent tous les réinvestissements. En d’autres termes, pourquoi le choix du Forez comme cadre de ce roman au début du XVIIe siècle ?

L’Arcadie est à la fois un lieu imaginaire (même s’il a été réel) et un lieu « commun » au sens propre, c'est-à-dire commun à toute une culture, qu’il fonde et où celle-ci se reconnaît : Françoise Lavocat a pu ainsi, à juste titre, voir dans l’Arcadie « le comble du topos », dans la mesure où celle-ci constitue tout à la fois un lieu d’ancrage fictionnel et un motif culturel. Le décrochage, très vite possible par rapport à un référent géographique précisément établi, avait très tôt permis le réinvestissement symbolique de l’Arcadie, faisant de celle-ci une patrie mentale, imaginaire, un lieu habitable, profondément disponible pour toutes les formes d’actualisation. En témoigne son usage massif dans la fiction pastorale pour toute la période de la Renaissance. Dès lors, il est tentant de formuler le syllogisme suivant à propos de L’Astrée :

Majeure : L’Arcadie est l’espace imaginaire de la pastorale ;

Mineure : Or L’Astrée est un roman pastoral (ses contemporains l’ont bien lue comme tel, et Charles Sorel le classe dans les « romans de bergerie » aux côtés des Bergeries de Juliette de Nicolas de Montreux) ;

Conclusion : Donc L’Astrée a pour scène l’Arcadie.

Mais, pour qui a lu quelques romans pastoraux, et feuilleté les premières pages de L’Astrée, ce syllogisme est en réalité un paralogisme, voir un sophisme : la majeure pèche en effet par excès de généralisation. Car L’Astrée ne se situe pas dans un espace imaginaire, mais dans un lieu référentiel très précis, le Forez. C’est d’ailleurs pourquoi le travail d’édition critique menée par notre équipe nous oblige à un travail de documentation et de référencement très précis de cet espace géographique. Quant aux « Chemins de L’Astrée » qui parcourent le territoire du Forez, ils croisent aussi les trajets des bergers du roman. Il convient cependant de rappeler qu’Urfé en cela n’innovait nullement. On peut citer comme précédents La Diana de Montemayor, La Pyrénée de Belleforest située dans un espace référentiel très précis (la Bigorre) ou encore La Philocalie ou l’Amour de la Beauté de Du Crozet, immédiat contemporain d’Honoré d’Urfé, dont le cadre est aussi le Forez. Du Crozet dédie d’ailleurs la première partie de son œuvre à Honoré d’Urfé, et la suivante à Diane de Châteaumorand, épouse en secondes noces d’Honoré d’Urfé.

Trois textes importants établissent précisément l’ancrage forézien du roman. Le premier, très célèbre, est « l’épître de l’auteur à la bergère Astrée », placée en tête de la première édition de L’Astrée, en 1607. H. d’Urfé tient à se démarquer explicitement de L’Arcadia de Sannazzar ; il argumente, dans une prose remarquable, le choix du Forez comme espace référentiel de son roman, et

« non point une Arcadie comme le Sannazzar. Car, n’eût été Hésiode, Homère, Pindare, et ces autres grands personnages de la Grèce, le mont Parnasse ni l’eau d’Hippocrène, ne seraient pas plus estimés maintenant que notre Mont d’Isoure ou l’onde de Lignon. Nous devons cela au lieu de notre naissance et de notre demeure, de le rendre plus honoré et renommé qu’il nous est possible. »

Le second passage se trouve au livre II de la première partie de L’Astrée: il s’agit du long exposé que fait à Céladon la nymphe Galatée. Celle-ci a recueilli le berger au bord du Lignon, après sa tentative de noyade, et l’a conduit en secret dans son palais d’Isoure (Uzore). Elle lui explique les origines du Forez. On peut dégager trois dimensions dans la présentation qu’en fait la nymphe.

La première, géologique, expose la manière dont le Forez vint à l‘existence :

« Sachez donc, gentil Berger, que de toute ancienneté cette contrée que l'on nomme à cette heure Forez, fut couverte de grands abîmes d'eau, et qu'il n'y avait que les hautes montagnes que vous voyez à l'entour, qui fussent découvertes, hormis quelques pointes dans le milieu de la plaine, comme l'écueil du bois d'Isoure, et de Montverdun ; de sorte que les habitants demeuraient tous sur le haut des montagnes […]. Mais il peut y avoir quatorze ou quinze siècles, qu'un étranger Romain, qui en dix ans conquit toutes les Gaules, fit rompre quelques montagnes, par lesquelles ces eaux s'écoulèrent, et peu après se découvrit le sein de nos plaines, qui lui semblèrent si agréables et fertiles, qu'il délibéra de les faire habiter, et en ce dessein fit descendre tous ceux qui vivaient aux montagnes, et dans les forêts. »

Le mot siècle, désignant non pas cent années mais la durée de la vie d’un homme, au sens latin du terme, soit trente ans environ, cet « accident de l’histoire » et ses conséquences sur la morphologie du Forez désignent clairement Jules César.

Suit une spéculation étymologique sur l’origine du nom de Forez. C’était une des préoccupations majeures des historiens-antiquaires de la région, qui s’inscrivaient en cela dans la tradition humaniste, interrogeant le langage et le sens des mots, prêts à leur donner une valeur allégorique, fût-elle forcée. L’analyse étymologique présentée par Galatée prévalait dans le cercle savant de Claude d’Urfé, grand père d’Honoré d’Urfé ; elle complète l’hypothèse historique, fortement présente nous l’avons vu, qui fait le lien entre la conquête des Gaules par Jules César et l’occupation du territoire du Forez, donnant en même temps un exemple de politique d’occupation du sol, dans la mesure où il est bien question de rendre habitable cet espace remodelé par la main de l’homme.

La troisième composante de cet exposé est le récit des premiers fondements dynastiques à l’origine du gouvernement du Forez. Dans la troisième édition de 1612 qui fixe le texte définitif, une double tradition est alléguée : l’une est de l’ordre de la fable, c’est à dire mythologique, (« Les Romains disent… ») l’autre se réfère au savant travail des « antiquaires » de l’époque (« Mais nos Druides parlent bien d'autre sorte »), et notamment aux recherches de Jean Papon, ombre tutélaire de Goutelas.

Voici ce que « disent » les Romains :

« du temps que notre plaine était encore couverte d'eau, la chaste Déesse Diane l'eut tant agréable qu'elle y demeurait presque ordinairement : car ses Dryades et Hamadryades, vivaient et chassaient dans ces grands bois et hautes montagnes […]. Mais lorsque les eaux s'écoulèrent, les Naïades furent contraintes de les suivre, et d'aller avec-elles dans le sein de l'Océan : si bien que la Déesse se trouva tout à coup amoindrie de la moitié de ses Nymphes ; et cela fut cause que ne pouvant avec un chœur si petit, continuer ses ordinaires passe-temps, elle élut quelques filles des principaux Druides et Chevaliers, qu'elle joignit avec les Nymphes qui lui étaient restées, auxquelles elle donna aussi le nom de Nymphes. »

Diane, déesse vierge et chasseresse, qui a perdu une partie de ses compagnes, fait donc appel à des jeunes filles du Forez ; mais la plupart se révèlent incapable ou peu désireuses de servir les desseins de la déesse, et retournent très vite vers la vie ordinaire et le mariage. La déesse outragée, constatant qu’elle est trahie, décide de quitter le pays, à la manière dont Astrée s’était enfuie de la terre des hommes en raison de leurs injustices. Mais,

« pour ne punir la vertu des unes avec l’erreur des autres, avant que de partir, elle chassa ignominieusement, et bannit à jamais hors du pays toutes celles qui avoient failli, et élut une des autres, à laquelle elle donna la même autorité qu'elle avait sur toute la contrée, et voulut qu'à jamais la race de celle-là y eût toute puissance : et dès lors leur permit de se marier, avec défenses, toutefois, très expresses, que les hommes n'y succédassent jamais. »

Selon cette tradition mythologique, le pouvoir, en Forez appartient désormais à une femme élue, c'est-à-dire choisie, ce qui est l’envers exact de la loi salique. Le récit savant (celui des druides) fait de la princesse Galatée, compagne d’Hercule, la fondatrice du même pouvoir féminin sur le Forez. La conclusion de la nymphe unit ces deux récits : « Mais que ce soit Galathée, ou Diane, tant y a que par un privilège surnaturel, nous avons été particulièrement maintenues en nos franchises ». Les deux récits convergent vers une même conclusion, lui donnant ainsi double caution et double force.

L’exposé de Galatée est complété par Céladon, qui rappelle à la nymphe qu’il y a aussi, à l’origine de l’institution territoriale du Forez, une décision politique majeure :

« Tant y a, Madame, qu'il y a plusieurs années, que d'un accord général, tous ceux qui étaient le long des rives de Loire, de Lignon, de Furan, d'Argent, et de toutes ces autres rivières, après avoir bien reconnu les incommodités que l'ambition d'un peuple nommé Romain, faisait ressentir à leurs voisins pour le désir de dominer, s'assemblèrent dans cette grande plaine, qui est autour de Montverdun, et là d'un mutuel consentement, jurèrent tous de fuir à jamais toute sorte d'ambition, puisqu'elle seule était cause de tant de peines, et de vivre eux et les leurs, avec le paisible habit de Bergers » .

Par cette précision, qui introduit l’Histoire d’Alcippe, père de Céladon, la notion de « mutuel consentement », d’origine juridique, donne un fondement politique à la société du Forez, qui ne doit donc pas tout à l’héritage rappelé par Galathée.

Pour comprendre le choix d’Urfé en faveur de son pays de Forez, il convient enfin de relire l’« épître de l’auteur à la rivière de Lignon » qui ouvre la troisième partie de L’Astrée, publiée en 1619. Voici en quels termes il débutait cette dernière adresse publiée de son vivant :

« Belle et agréable rivière de Lignon, sur les bords de laquelle j’ai passé si heureusement mon enfance, et la plus tendre partie de ma première jeunesse, quelque paiement que ma plume ait pu te faire, j’avoue que je te suis encore grandement redevable, pour tant de contentements que j’ai reçus le long de ton rivage, à l’ombre de tes arbres feuillus et à la fraîcheur de tes belles eaux [...]. Et pour preuve de ce que je te dis, ne pouvant te payer d’une monnaie de plus haut prix que de la même que tu m’as donnée, je te voue et te consacre, ô mon cher Lignon, toutes les douces pensées, tous les amoureux soupirs et tous les désirs plus ardents, qui durant une saison si heureuse, ont nourri mon âme de si doux entretiens qu’à jamais le souvenir en vivra dans mon cœur. »

Faut-il y voir une rêverie personnelle revisitant un passé vécu, comme y invitent plusieurs lectures à clés du roman au XVIIe siècle ? Et quelle est donc la forme, le sens, qu’Urfé confère au Forez dans L’Astrée ?

Qu’il nous soit permis de résumer grossièrement le propos, qui appellerait de nombreux développements. Le premier enjeu, revendiqué haut et fort dans l’« épître de l’auteur à la bergère Astrée », relève de la tradition de l’éloge littéraire : il s’agit de rendre honneur et renom au lieu de sa naissance. S’y ajoute la possible lecture biographique de l’œuvre – qui en ferait un roman à clés – envers laquelle Urfé entretient une relation complexe : le Forez est manifestement investi du « souvenir des choses passées », mais l’auteur s’ingénie par ailleurs, dans l’« épître à la bergère Astrée », à tenir à distance toute identification sans reste des personnages et épisodes du roman aux acteurs et événements de sa propre jeunesse. La dernière dimension à retenir, et qui rejoint les enjeux du mythe arcadien, est effectivement une manière de penser, de re-présenter de manière fictionnelle, le monde actuel et son application, pour lui donner une autre configuration, qui soit le cas échéant un modèle. Dans cette approche, le Forez constitue un lieu pour penser un autre monde possible. Il faut y lire une option politique au sens fort de ce mot : non pas le gouvernement, mais la cité des hommes et la manière de vivre ensemble.

Urfé en décline toutes les composantes, qu’il convient pour conclure de nouer en gerbe :

- les origines convergentes, d’où qu’en vienne la source, d’une succession dynastique matrilinéaire. Or cette fiction n’est pas indifférente à l’époque où Honoré d’Urfé imagine et compose son roman, alors que les guerres de religion se sont nouées en partie autour de cette question qui reviendra régulièrement au cœur de la réflexion politique de ce temps.

- Ce mode de succession dynastique détermine une « franchise » (c’est le terme juridique qu’emploie Galathée), c'est-à-dire un espace de liberté politique exceptionnellement concédé au territoire du Forez, en dépit des invasions successives qu’il a subies dans sa longue histoire.

- Enfin, pour raisonner en terme d’application, ce que nous invite à faire le modèle arcadien et la logique herméneutique du temps, qui cherche dans l’histoire des leçons de vie pour le présent, comment ne pas penser que le Forez imaginé par Urfé pourrait être la forme idéale du royaume de France tout entier ? À cette modélisation, les spéculations sur le nom du royaume de France ont massivement contribué et perdureront pour quelques années encore au XVIIe siècle, en le rapprochant du terme de franchise : c’est en effet d’un peuple libre qu’il s’agit d’écrire, et de proposer l’histoire. Ce que d’une certaine manière, et sans en épuiser les possibles, traduit dans L’Astrée les rapports du roman à la pastorale : le choix de vie, éminemment concerté, des pères des bergers foréziens doit être compris comme une celui d’une institution civile librement consentie. Le « mutuel consentement », formule centrale du récit de Céladon en réponse à l’exposé de Galathée, est au cœur de la pensée politique du Forez telle qu’on avait pu alors se la représenter.

Un dernier mot. Dans L’Astrée, on ne naît pas berger en Arcadie : on le devient, en Forez, par choix de vie et en vertu d’un modèle civil, c'est-à-dire aussi, culturel. Dans la fiction, l’un comme l’autre auront à se confronter à toutes les « rencontres » du roman, qu’elles soient heureuses ou désastreuses – pour suivre l’auteur dans le filage symbolique du nom de son héroïne éponyme.


Delphine Denis Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, Agrégée de Lettres classiques, est depuis 2002 professeur de Langue et Littérature françaises à l’Université de Paris-Sorbonne.

Elle a consacré sa thèse de doctorat et de nombreux travaux à  l’oeuvre de Madeleine de Scudéry. (Madeleine de Scudéry, Clélie. Choix de textes, éd. D. Denis, Paris, Gallimard, « Folio classique », 2006).

Elle est une spécialiste reconnue de la littérature du XVIIe siècle et a organisé de nombreux colloques et journées d’études, tous publiés.

Responsable du projet « Le règne d’Astrée : lettres et culture au XVIIe siècle » elle a organisé à ce titre en octobre 2006  une Journée d’Etude en Sorbonne, Editer L’Astrée, en Juillet 2007 la Journée de l’Association Internationale des Etudes Françaises, La Gloire de L’Astrée, en octobre 2007 le Colloque international Lire L’Astrée (publication 2008).

Elle dirige actuellement une équipe de chercheurs qui travaille à la première édition critique intégrale  de L'Astrée d'Honoré d'Urfé, avec le soutien du Ministère de la Recherche, du Centre d’étude de la Langue et de la Littérature Française, et de la Bibliothèque nationale de France : La première partie paraîtra chez Champion (coll. « Champion classiques ») en 2011. Elle a également élaboré, en collaboration avec Alexandre Gefen, le site Internet «  Le règne d’Astrée », en constante évolution depuis sa mise en ligne (2006).

 

 

Extrait de la communication finale

 

Paul Bouchet



Nous sommes à la recherche, les uns et les autres, de ces valeurs constitutives de l’héritage de l’Arcadie qui puissent un jour être connues de tout le monde, universalisables, à l’heure où il faut cependant garder la diversité des cultures...

Le défi arcadien montre la bonne voie : il s’agit d’abord d’incarner les valeurs dans un territoire, de les enraciner, puis les frondaisons s’élargiront.

Revisitons donc l’histoire de Goutelas...

Commençons par Jean Papon.

Ce grand juge, avant d’être anobli, fut député du Tiers Etat, à une époque où l’on essayait de mettre fin aux guerres de religion.

Devenu grand juge de Forez, il a écrit dans le sens d’une vulgarisation des idées qu’il fallait proposer.

Un homme de justice, il y a quatre siècles, en ce lieu, s’est efforcé d’incarner l’idée de justice et nous sommes quelques uns à penser que Goutelas est fait pour faire comprendre ce que doit être en nos temps l’humanisme juridique.


Je pense que la meilleure définition d’Honoré d’Urfé, ce n’est pas seulement que ce soit un auteur Rhône-Alpin, c’est qu’il soit un chantre de la liberté et de l’amour.


Delphine Denis, qui prépare, avec une équipe de la Sorbonne, une publication de L’Astrée, attendue par les universitaires du monde entier, a rappelé qu’Honoré d’Urfé présente le Forez, dans L’Astrée, comme un lieu de « franchises », c'est-à-dire de libertés publiques. Il est par ailleurs expressément dit dans L'Astrée qu’un vrai roi doit être ratifié par le peuple, et que, si le peuple n’en veut plus, il peut s’insurger et prendre les armes.

Ainsi, si chaque Arcadie apporte son témoignage et sa vision propre dans l’univers de la littérature pastorale, la nôtre, le Forez dépeint par Honoré d’Urfé, est une des plus intéressante en ce qui concerne la liberté.

Ajoutons que, pour Honoré d’Urfé, qui en cela prépare Rousseau, l’obéissance aux lois est la base du civisme. N’oublions pas que, dans la déclaration de 1789 les Droits de l’Homme sont aussi ceux du Citoyen. On parle beaucoup aujourd'hui des droits de l’homme, mais où est passé l’esprit civique ? or si le citoyen est celui qui a le droit de faire les lois, il ne les subit pas, en revanche, il les respecte.

L’obéissance aux lois est fondamentale : c’est là la marque d’une société où les citoyens peuvent avoir confiance dans leurs représentants. Voilà, dans notre tradition puisée dans l'oeuvre d'Honoré d'Urfé, auteur Forézien, auteur Rhône-Alpin,  des idées utiles à rappeler et qui nous ouvrent la voie pour aller plus loin.


Reste à parler de l’amour.

L’amour, Eros, est bien entendu présent dans L’Astrée… Mais on y trouve aussi une philosophie de plus haut niveau : Pour Honoré d’Urfé, l’amour des autres est la clé

absolue de la compréhension de la nature et le fondement de la culture, y compris métaphysique, par delà les divergences religieuses

...Pour lui, l’amour est le principe qui maintient la solidarité du monde et la fraternité des peuples : «Le grand Teutatès qui par amour a fait l’univers, et par amour le maintient veut non seulement que les choses insensibles encore que contraires soient unies et entretenues ensemble par le lien d’amour, mais les sensées et les raisonnables aussi » (Propos d'Adamas, L'Astrée Troisième partie)

Le droit ne peut pas tout. L’amour, principe supérieur qui unit le cosmos, la nature, les hommes, transcende le droit.


Voilà pourquoi, dans cette égalité que nous souhaitons tous sur le plan international, nous Foréziens, nous présentons sans complexe d’infériorité, parce que, dans notre tradition enracinée, nous avons de belles et fortes valeurs : la justice, la liberté et l’amour. L’ensemble de tout cela, je le résumerai par la phrase d’un poète de nos îles lointaines, poète de la Martinique, qu’aime beaucoup Mireille Delmas Marty : Edouard Glissant. Reformulant, dans un style « astréen », cette idée claire et simple à l’usage de ceux qui veulent agir en perspective pour changer, dans le monde, ce qui doit être changé, « Agis local, pense global », Edouard Glissant écrit « Agis en ton lieu, pense avec le monde».

Voilà qui est à la fois arcadien, adamantin, astréen.


Paul Bouchet ancien bâtonnier du barreau de Lyon, est actuellement Conseiller d'État honoraire, et président d'honneur du mouvement ATD Quart Monde. En 1961 il fut à l’origine de l’aventure humaine exceptionnelle de la restauration du château de Goutelas. Il est le fondateur du centre Culturel de Goutelas. Par ses actions de terrain il participé à la sauvegarde et remise en valeur du patrimoine forézien. Par sa conviction sans faille, il contribue à donner de l’Astrée une lisibilité porteuse de sens, de valeurs et d’avenir